Martinique,1897... Dans les ruelles animées de Saint-Pierre ou les marchés de Fort-de-France, une pièce de monnaie inhabituelle commence à circuler. Elle n’est ni en argent ni en or, mais en cupronickel, un métal modeste. Pourtant, elle porte fièrement l’effigie d’une femme martiniquaise en habit traditionnel, et non celle de Marianne ou de la République française. Sur son revers, une mention intrigante : « CONTRE-VALEUR DÉPOSÉE AU TRÉSOR ». Article rédigé par Pier2.

Mep Honduras


Cette pièce, c’est un bon de nécessité, une solution de fortune pour pallier une crise monétaire qui étouffe la colonie. Mais au-delà de sa valeur faciale, elle raconte une histoire bien plus grande : celle d’une île en quête d’autonomie, d’une population méfiante puis conquise, et d’un symbole culturel rare dans l’empire colonial français. Comment ces pièces, frappées à Paris mais conçues pour la Martinique, ont-elles marqué l’histoire économique et identitaire de l’île ? Plongeons dans l’épopée méconnue des 50 centimes et 1 franc en cupronickel, ces pièces qui ont osé défier les codes de la métropole.

En 1897, le Trésor colonial de la Martinique obtient l’autorisation d’émettre des bons en cupronickel (alliage de cuivre et de nickel, moins cher que l’argent), avec une contre-valeur garantie par l’État déposée au Trésor. Ces bons, bien que techniquement des monnaies de nécessité, ont cours légal sur l’île. Valeurs émises : 50 centimes et 1 franc – Atelier de frappe : Monnaie de Paris (signature du graveur Alfred Borrel) – Métal : Cupronickel (75 % cuivre, 25 % nickel), donnant une couleur blanc-gris caractéristique. Le cupronickel, moins coûteux que l’argent, était déjà utilisé pour d’autres monnaies coloniales. Son utilisation pour les pièces martiniquaises reflétait à la fois une nécessité économique et une volonté de distinguer ces bons des pièces métropolitaines en argent.


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Contrairement aux pièces métropolitaines, qui représentent souvent Marianne ou la République (avec bonnet phrygien), les bons martiniquais mettent en avant à l’avers le buste d’une femme martiniquaise, vêtue de l’habit traditionnel local (foulard noué, robe à volants, collier et boucles d’oreilles). Le graveur Alfred Borrel, déjà connu pour son travail sur d’autres pièces coloniales, a su capturer avec élégance les traits d’une Martiniquaise, rompt ainsi avec les codes traditionnels de la Monnaie de Paris. 
Cette représentation est exceptionnelle pour l’époque, car elle rompt avec les symboles républicains classiques pour mettre en avant une identité locale, avec la légende circulaire : « RÉPUBLIQUE FRANÇAISE – COLONIE DE LA MARTINIQUE ».

Pourquoi ce choix ? Est-ce une reconnaissance symbolique ? 
Le buste pourrait refléter une volonté de marquer l’appartenance à la fois à la France et à la culture martiniquaise, dans un contexte colonial où les représentations locales étaient rares. Une forme d’acceptation populaire : une figure familière pouvait en effet faciliter l’adoption de ces pièces par la population.

– Au revers : « BON POUR [50 CENT. / 1 FRANC] – CONTRE-VALEUR DÉPOSÉE AU TRÉSOR », entouré d’une couronne de chêne et de laurier, avec l’année (1897 ou 1922).

Les Martiniquais, habitués à l’argent (métal précieux), sont sceptiques face à ces bons en cupronickel, perçus comme une monnaie de « substitution » ou de « crise ». Certains commerçants, surtout en zone rurale, refusent de les accepter. Les autorités coloniales et la presse locale (Les Antilles, L’Écho de la Martinique) insistent sur leur légalité et leur garantie par le Trésor public. Des explications officielles sous forme d’affiches, ((bien que non retrouvées) sont diffusées pour rassurer la population.

Le manque de monnaie divisionnaire pousse à leur utilisation, surtout pour les petites transactions (salaires, achats quotidiens). Les caisses publiques (postes, impôts) et les entreprises locales les acceptent. Le cupronickel résiste mieux à l’usure que l’argent, ce qui joue en leur faveur. Des contrefaçons en plomb ou en étain sont même apparues, forçant les autorités à renforcer les contrôles. Certaines étaient si grossières qu’elles pouvaient être repérées à l’œil nu, mais d’autres, plus sophistiquées, ont circulé longtemps avant d’être détectées.




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Avec le temps, les pièces ont fini par être acceptées, notamment grâce à leur durabilité (le cupronickel résiste mieux à l’usure que l’argent) et à leur utilité pratique pour les petites transactions quotidiennes, comme l’achat de denrées sur les marchés ou le paiement des salaires. En 1922, une nouvelle pénurie de monnaie divisionnaire, peut-être liée aux bouleversements économiques de la Première Guerre mondiale (1914–1918), pousse à la frappe de 500 000 exemplaires supplémentaires. Après 25 ans de circulation, les Martiniquais sont plus familiers avec ces bons, qui deviennent une monnaie courante.


Aujourd’hui, les bons en cupronickel de 1897 et 1922 ne circulent plus, ils ont cessé d’être légaux dans les années 1930, bien que certains aient circulé encore jusqu’aux années 1940. Ils ont été remplacés par des pièces métropolitaines, puis par le franc, avant de disparaître définitivement des poches des Martiniquais au profit de l’Euro en 2002. Pourtant, leur héritage en métal et en mémoire, lui, persiste.

Ces pièces sont bien plus que de simples objets monétaires, elles sont le témoignage d’une époque où la Martinique a dû innover pour survivre, où une femme en habit traditionnel a, le temps de quelques décennies, incarné la colonie sur une monnaie officielle. Elles nous laissent penser que, même dans un système colonial rigide, des espaces de créativité et de résistance existaient.

Ces monnaies, aujourd’hui silencieuses dans les vitrines des collectionneurs, murmurent encore une question : « Aujourd’hui, alors que la Martinique continue de chercher sa place dans la République, ces pièces rappellent que l’identité se construit aussi par des détails… comme une effigie sur une pièce de monnaie ! »

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Un commentaire

  1. Bonjour et merci pour cette publication Héloïse.
    Souhaitons que de nombreux collectionneurs soient séduits par le charme des Antilles.
    Pierre (pier2)